Portait-on du parfum dans la Chine ancienne ? Des sachets aux perles
Oui. Depuis plus de deux mille ans, on porte en Chine le parfum sur soi, mais rarement sous forme liquide. On enfilait des plantes odorantes en pendentif, on suspendait de petits sachets à un cordon ou on les nouait au bras, on cousait des poudres composées dans des sachets de gaze et, sous les Song, on roulait l’encens composé en perles.
Des orchidées à la ceinture
L’une des plus anciennes images se trouve dans Tristesse de l’éloignement (Li sao 離騷), le long poème attribué à Qu Yuan, du royaume de Chu, vers 300 avant notre ère. « Je me drapais de livèche des rivières et d’angélique cachée, dit le poète, et j’enfilais le lan d’automne pour le porter à ma ceinture. » Plus loin, il se plaint de son temps : chaque maison se bourre la ceinture d’armoise, et déclare que le lan caché n’est pas digne d’être porté.
Le lan du poème n’était sans doute pas une orchidée. Zhu Xi, le philosophe du XIIe siècle, le relève dans ses notes sur le poème. Les plantes odorantes des anciens, écrit-il, « devaient avoir la fleur et la feuille parfumées, et garder leur odeur sèches ou humides : c’est pourquoi on pouvait les couper et les porter ». Les orchidées de son temps avaient la fleur parfumée, mais la feuille sans odeur, et elles fanaient vite : « aucune ne pouvait se couper et se porter ». Le traité d’encens des Chen recopie sa note dans son premier volume.
Un sachet pour saluer ses parents
Le Livre des rites, compilé sous les Han à partir de textes plus anciens, décrit comment les enfants servaient leurs parents. Avant l’âge adulte, garçons et filles se levaient au premier chant du coq, se lavaient, se peignaient, attachaient leurs cheveux, nouaient leurs cordons, « et tous portaient un rongchou 容臭 ». À l’aube, ils allaient demander à leurs parents ce qu’ils avaient mangé et bu.
Zheng Xuan, qui annota le texte au IIe siècle, explique que les rongchou sont « des choses parfumées », portées au cordon parce que les enfants approchaient leurs aînés pour leur rendre de petits services. Le mot chou 臭 signifie aujourd’hui une mauvaise odeur. Un commentaire du VIIe siècle précise qu’ici il désigne un parfum. Un lecteur de l’époque Ming, Chen Xuan, donne la raison sans détour : qu’aucune odeur désagréable ne parvienne jusqu’aux aînés.
Le même chapitre cite les plantes odorantes parmi les présents. Si l’on offrait à une jeune épouse de la nourriture, des vêtements, de l’étoffe, une écharpe, ou de l’angélique et du lan, elle l’acceptait et l’offrait à ses beaux-parents.
Noué au bras
À la fin des Han, le sachet parfumé, xiangnang 香囊, est un gage d’amour. Dans un poème de Fan Qin, mort en 218, une femme énumère les gages de leur amour. « Comment montrer mon attachement ? Deux anneaux d’or pour serrer le bras. » Puis : « Comment montrer que je suis sincère ? Un sachet parfumé noué derrière le coude. Comment dire que nous resterons unis ? Deux bracelets enroulés au poignet. »
Dans Le paon s’envole vers le sud-est, longue ballade de la même époque, une jeune épouse renvoyée chez les siens énumère ce qu’elle doit laisser : une veste brodée, « un double baldaquin de gaze rouge, des sachets parfumés pendus à ses quatre coins », et soixante ou soixante-dix coffres liés de cordons verts.
Tout le monde n’approuvait pas. L’Histoire des Jin raconte que, jeune homme, Xie Xuan aimait porter un sachet parfumé de gaze violette. Son oncle, l’homme d’État Xie An, n’aimait pas cela, mais ne voulait pas le blesser. Il le lui gagna donc au jeu et le brûla, et Xuan cessa d’en porter.
Des recettes à porter
Le traité d’encens des Chen consacre toute une section aux « parfums à porter et pour les vêtements ». Une recette porte le nom de Xun Yu, le ministre des Han dont le siège restait parfumé trois jours après son passage. Le parfum « à dix li » du ministre Xun réunit girofle, santal, nard et herbe lingling, avec un peu de bornéol et de fenouil. On le réduit en poudre et on le porte dans un sachet de gaze doublé de papier fin. Le fenouil demande du jugement : cru, il ne sent rien ; trop grillé, il sent le brûlé ; trop, et le mélange sent le remède ; trop peu, et il ne rappelle plus les fleurs. Ajoutez-le peu à peu, dit le traité, jusqu’à ce que le parfum soit juste.
Un parfum de pivoine pour les vêtements ne contient aucune fleur de pivoine : seulement du girofle, de l’écorce de racine de pivoine et du nard, avec une pincée de bornéol et de musc. Enveloppé de papier à fleurs, ou dans un sachet de soie neuve porté contre la peau, il « sent la pivoine ». Un parfum de lotus s’enveloppe dans un mouchoir neuf, se porte contre la peau quand on sort, et sent « comme un lotus qui vient d’éclore ». Une autre recette se termine ainsi : « on peut le brûler, ou le porter. »
Le même volume donne une dizaine de recettes pour parfumer les vêtements au-dessus d’un brûle-parfum, dont une pour les robes du souverain de Shu. Un lettré Song nommé Mei faisait de même chaque matin avec ses manches : voir Le hexiang : l’encens composé, porté en perles.
Le parfum liquide est arrivé tard, et de l’étranger. En 958, rapporte le traité, une ambassade offrit quinze flacons d’eau de rose venus de l’extrême ouest. Les vêtements qu’on en aspergeait s’usaient avant que le parfum ne s’en aille. Peu de flacons suivirent. Sous les Song, dit le traité, on distillait à la vapeur des fleurs de jasmin pour la remplacer.
Des perles d’encens composé
Le quatrième volume du traité s’ouvre sur les perles parfumées, xiangzhu 香珠. « La méthode des perles parfumées se trouve chez les taoïstes, et remonte loin », commence-t-il. « Je la consigne donc ici, pour qu’on ne me reproche pas d’ignorer une chose. »
La première recette est celle des perles d’osmanthus du commissaire Sun : des fleurs cueillies en boutons, broyées à la meule de pierre, roulées en perles de la taille d’une petite pièce et enfilées par cent. Le hexiang : l’encens composé, porté en perles suit la recette pas à pas, avec les conseils du traité pour les conserver.
Un rang au poignet
Au XVIIIe siècle, on pouvait porter un rang de perles parfumées au poignet. Au chapitre 28 du Rêve dans le pavillon rouge, le roman de Cao Xueqin, la concubine impériale envoie à la famille des présents pour la fête de Duanwu : des éventails du palais, de la gaze « queue de phénix », une natte fraîche pour l’été et deux rangs de perles de musc rouge. Baoyu découvre que ses cadeaux sont les mêmes que ceux de sa cousine Baochai, et de personne d’autre. Plus tard, il demande à voir son rang de musc rouge. Elle le porte justement au poignet gauche, et il lui faut un moment pour le faire glisser. Le titre du chapitre dit qu’elle le porte avec pudeur.
Les nôtres
Nos bracelets sont des hexiang, de l’encens composé, façonnés en perles et portés au poignet. Chaque formule est réduite en poudre, composée et façonnée à la main, puis séchée au moins vingt jours. Nous donnons les matières par ordre de quantité et disons lesquelles sont des accords : notre bois d’agar et notre ambre gris sont des accords, et rien dans nos mélanges ne vient d’un cachalot. Nos perles ne suivent pas les recettes ci-dessus. Nous les citons parce qu’elles montrent depuis combien de temps, en Chine, on choisit un parfum à garder sur soi.
- Moonlit Osmanthus · 伴月木樨香 : osmanthus doré, accord bois d’agar, santal, benjoin.
- Jasmine Snowfall · 茉莉吹雪香 : jasmin à petites fleurs, accord bois d’agar, santal, thé séché.
- Goose-Pear Canopy · 鵝梨帳中香 : accord bois d’agar, santal, poire e li, feuilles de thé Pu’er.
- Elegant Orchid & Ambergris · 蘭芳龍涎香 : accord bois d’agar, santal, oliban, chuanxiong, rosée de rose, accord ambre gris.
Ce qui distingue les perles parfumées des bracelets diffuseurs à huile et des cordons parfumés : Quatre façons de porter un parfum au poignet. Pour en offrir un : Un cadeau pour qui aime les parfums.
Sources
- Li sao 離騷, texte intégral.
- Zhu Xi, Chuci jizhu 楚辭集注, Bianzheng, première partie (蘭蕙).
- Liji 禮記, Neize 內則 ; avec les notes de Zheng Xuan et le commentaire de Kong Yingda, Liji zhushu 禮記注疏, volume 27.
- Fan Qin, Dingqing shi 定情詩, dans le Yutai xinyong 玉臺新詠, volume 1.
- Gushi wei Jiao Zhongqing qi zuo 古詩為焦仲卿妻作.
- Jin shu 晉書, volume 79 (謝玄).
- Chen Jing, Chenshi xiangpu 陳氏香譜. Volume 1 (薔薇水, et la note de Zhu Xi sous 香草名釋) ; volume 3 (佩熏諸香, 荀令十里香, 牡丹衣香, 芙蕖香, 熏衣香) ; volume 4 (香珠, 孫廉訪木犀香珠, 香囊).
- Cao Xueqin, Honglou meng 紅樓夢, chapitre 28.