L’encens « salive de dragon » : l’ambre gris, et les recettes qui s’en passaient
Un accord ambre gris sent doux et chaud, un peu sucré, un peu salé, plus proche de la peau que des fleurs. Dans notre Elegant Orchid & Ambergris, il se tient sous l’oliban et le bois d’agar comme une fin chaude, et, comme le reste de la perle, il dure des années. Rien dans ce mélange ne vient d’un cachalot.
« Salive de dragon », c’est le sens littéral de longxian 龍涎, le nom chinois de l’ambre gris. L’encens salive de dragon, longxian xiang 龍涎香, est un encens qui porte son nom. Sous les Song, ce nom recouvrait deux choses : des encens faits avec du véritable ambre gris, et une famille bien plus nombreuse qui lui empruntait son nom sans en contenir.
Ce qu’ont vu les auteurs Song
Zhou Qufei, un fonctionnaire en poste dans l’extrême sud, décrit l’ambre gris en 1178. Dans les mers occidentales des pays arabes, écrit-il, vivent beaucoup de dragons. L’un d’eux dort la tête posée sur un rocher, sa bave flotte sur l’eau et s’accumule jusqu’à durcir, et les jiaoren, peuple marin des légendes, la recueillent comme un trésor. Fraîche, elle est blanche. Plus vieille, elle devient violette, et très vieille, noire.
Il en a vu lui-même à Panyu, l’ancien nom de Canton : « ni parfumé ni nauséabond, pareil à une pierre ponce, mais plus léger ». Les uns disent que l’ambre gris a un parfum étrange, poursuit-il, les autres que son odeur fauve fait ressortir les autres parfums. « Les deux ont tort. » Dans un mélange, il n’ajoute ni n’enlève rien, écrit-il : il rassemble seulement la fumée. Faites brûler un mélange au véritable ambre gris, et « une fumée bleu-vert flotte dans l’air, se tient et ne se disperse pas », si bien que les invités peuvent couper le fil de fumée aux ciseaux. C’est, explique-t-il, la force persistante du mirage, ces tours qu’une créature marine souffle au-dessus de l’eau.
Ye Tinggui, autre fonctionnaire Song cité dans le traité d’encens des Chen, n’était pas d’accord : pour lui, l’ambre gris faisait bien ressortir les autres parfums. Son récit est dans Elegant Orchid & Ambergris : la salive du dragon, sans le cachalot. En 1225, Zhao Rugua, chargé du commerce extérieur au port de Quanzhou, recopie presque mot pour mot la notice de Zhou dans son livre sur les pays étrangers.
Le Vieil Ambre gris
Le plus célèbre ambre gris de l’époque se trouvait au palais. Cai Tao, fils du grand ministre de l’empereur Huizong, en raconte l’histoire en exil, après la chute des Song du Nord. Quand on vida un ancien magasin du palais dans le trésor intérieur, on y trouva deux morceaux d’ambre gris dont personne ne connaissait la provenance. Certains disaient qu’ils venaient d’un tribut arabe des années 950, d’autres qu’ils dataient d’un règne Song antérieur.
L’essentiel fut distribué aux ministres et aux familiers. Les morceaux étaient gros et anciens, et pas très beaux à voir. Mais chaque fois qu’on en brûlait un peu sur une braise pas plus grosse qu’un haricot, il « dégageait un étrange parfum de fleur qui emplissait la pièce et ne faiblissait presque pas de la journée ». Huizong en fut si frappé qu’il fit dresser la liste de tous ceux qui en avaient reçu, reprit le tout au palais et le nomma « Vieil Ambre gris », gu longxian 古龍涎.
Les grands eunuques se disputaient la moindre galette, qui valait cent ligatures de sapèques. Ils la garnissaient d’or ou de jade, l’enfilaient sur un fil de soie bleue et la portaient au cou, la frottant au col pour se la montrer. « Les pendentifs parfumés d’aujourd’hui, écrit Cai, ont commencé avec le Vieil Ambre gris. »
De l’encens à l’ambre gris, sans ambre gris
Le véritable ambre gris était rare et se payait au prix de l’or. La plupart des encens salive de dragon s’en passaient donc.
Zhou Qufei le dit sans détour. Si l’encens à l’ambre gris de Canton sentait si bon, écrit-il, c’est qu’on y mettait du gardénia étranger, fanzhizi 蕃梔子, une fleur séchée venue des pays arabes. Zhao Rugua ajoute que l’encens mou à l’ambre gris que l’on portait sur soi était surtout fait de jinyan xiang 金顏香, une résine d’arbre « habile à rassembler les autres parfums ».
Le traité des Chen, dont la préface date de 1322, le confirme. Son seul deuxième volume compte vingt-quatre recettes au nom de l’ambre gris : « encens salive de dragon », « Vieil Ambre gris », « ambre gris blanc », « petit ambre gris », jusqu’à celle du palais. Trois seulement mettent de l’ambre gris. Les autres obtiennent l’effet avec d’autres matières :
- Un « encens à l’ambre gris » associe dix parts de bois d’agar, trois de santal, deux de résine jinyan et deux de bornéol, une de musc, le tout pressé en galettes dans des moules. La note précise qu’il convient surtout comme parfum à porter sur soi.
- Un « petit encens à l’ambre gris » n’est que du bois d’agar et une pincée de bornéol, liés au jus de poire e li, la poire de notre Goose-Pear Canopy. Sur la poire, voir Qu’est-ce que la poire e li ?
- Un « encens à l’ambre gris blanc » mêle santal et oliban à un minéral blanc calciné, liés au jus de poire.
- Un « Vieil Ambre gris » réunit bois d’agar, santal, clou de girofle, résine jinyan et jasmin suxin 素馨, avec un peu de racine de costus, de musc et de styrax. On peut en façonner des fleurs, des pendentifs et des anneaux de parfum.
Dans le titre d’une recette Song, « ambre gris » désignait donc souvent un style de parfum plutôt qu’un ingrédient. C’est très proche de ce qu’un parfumeur appelle aujourd’hui un accord.
Ce qu’est le véritable ambre gris
L’ambre gris se forme dans l’intestin du cachalot, lentement, au fil des années, et l’on en a trouvé des morceaux qui renfermaient des becs de calmar. Seule une petite part des cachalots en produit, environ un sur cent selon une estimation. À sa sortie de l’animal, il sent fortement les excréments. Longtemps exposé à la mer et à l’air, il s’oxyde, sa couleur varie entre le noir et le blanc, et son odeur devient douce, terreuse et marine.
Son principal composant, l’ambréine, n’a presque pas d’odeur. Avec le temps, l’ambréine se décompose en d’autres molécules, dont l’ambroxide, et ce sont elles qui portent le parfum.
Là où la vente est permise, des morceaux trouvés sur les plages parviennent encore aux parfumeurs. Aux États-Unis, la détention et le commerce de l’ambre gris sont interdits par l’Endangered Species Act, et l’Australie et l’Inde en interdisent aussi le commerce. Au Royaume-Uni et dans l’Union européenne, sa vente est légale.
Ce qu’est un accord ambre gris
Un accord est un assemblage de matières odorantes composé pour évoquer ce qu’il ne contient pas. Les accords ambre gris modernes sont en général construits autour de l’ambroxide, obtenu sans aucun cachalot ; on l’a d’abord tiré du sclaréol, un composé de la sauge sclarée. Les parfumeurs le décrivent boisé, musqué, légèrement salé. D’autres matières viennent l’arrondir.
Notre ambre gris est un accord, indiqué comme tel partout où figurent les ingrédients. Notre bois d’agar aussi. Toutes les matières de chaque mélange sont dans Le registre des matières.
Pourquoi un accord
Trois raisons. Rien ne vient d’un cachalot. Le parfum est le même d’un lot à l’autre, alors que deux morceaux de véritable ambre gris ne sentent jamais pareil : les deux morceaux de Huizong ne pouvaient pas se refaire. Et il voyage : nous livrons aux États-Unis, où le véritable ambre gris ne peut pas être vendu.
Les auteurs des recettes Song auraient reconnu l’idée. La plupart de leurs encens à l’ambre gris n’en contenaient pas non plus.
Questions
L’encens salive de dragon est-il fait de salive ? Non. Salive de dragon est l’ancien nom chinois de l’ambre gris, d’après la légende des dragons marins qui bavent en dormant sur les rochers.
Elegant Orchid & Ambergris contient-il du véritable ambre gris ? Non. Il contient un accord ambre gris. Sa liste complète : accord bois d’agar, santal, oliban, chuanxiong, rosée de rose et accord ambre gris.
Quelle odeur a-t-il ? Chaude et résineuse : l’oliban et le bois d’agar d’abord, la pointe verte et racinaire du chuanxiong, un peu de rose, et l’accord ambre gris comme une fin douce et chaude.
Combien de temps dure le parfum ? Des années. Gardez les perles au sec : retirez le bracelet avant de vous laver les mains, de prendre un bain ou de nager.
Voir la fiche : Elegant Orchid & Ambergris · 蘭芳龍涎香
Sources
- Zhou Qufei 周去非, Lingwai daida 嶺外代答 (1178), volume 7 (龍涎 ; 蕃栀子).
- Zhao Rugua 趙汝适, Zhufan zhi 諸蕃志 (1225), volume 2 (龍涎 ; 金顏香).
- Cai Tao 蔡絛, Tieweishan congtan 鐵圍山叢談, volume 5 (古龍涎).
- Chen Jing, Chenshi xiangpu 陳氏香譜, volume 1 (龍涎香, citant Ye Tinggui) et volume 2 (les vingt-quatre recettes : 内府龍涎香, 龍涎香, 古龍涎香, 白龍涎香, 小龍涎香 et autres).
- Natural History Museum, Londres, What is ambergris?
- Wikipédia (en anglais), Ambergris (formation, statut légal) et Ambroxide.